Khalil Gibran — Le Fol (Ses Paraboles et Poèmes)

Il y a exactement un siècle, en 1918, paraissait à New York son tout premier ouvrage en anglais : The Madman (Le Fol). Il s'agit d'une anthologie de trente-cinq textes de longueurs variables – paraboles et poèmes – dans lesquels il tente, au sortir de la Grande Guerre et de ses atrocités, de donner un sens et une moralité à la vie.

Constitué pour partie de textes rédigés en arabe et traduits en anglais par ses soins, et pour partie de textes rédigés directement en anglais, ce recueil est un écrit pleinement oriental, sans influence du monde occidental. Khalil Gibran y exprime avec passion la vie intérieure, sans la retenue et la maîtrise de la plus vaste sagesse et de la plus profonde compassion qui caractériseront ses écrits ultérieurs.

L'on y retrouvera les thèmes qui seront développés dans ses deux ouvrages suivants, sous forme de jeunes bourgeons prometteurs dans The Forerunner (Le Précurseur) et de fleurs généreusement écloses dans The Prophet (Le Prophète).

Empreint d'une poésie tout orientale, l'anglais de Khalil Gibran est truffé d'archaïsmes et de tours anciens. La présente traduction s'attache, en recourant à des formules de la langue classique, à transposer la poésie, le rythme et le souffle particuliers de l’original.

 

Préface

À l'apogée du classicisme, au cœur de ce XVIIe siècle qui fixa pour l'éternité – ou, du moins, pour les générations à venir, étant nous-mêmes les représentants de la quatorzième génération, – les repères de cette langue qui nous est si chère, le poète, critique et traducteur Nicolas Boileau offrit au monde cette maxime qui, cristallisée en deux alexandrins, sentence unique, célébrerait la précision, la clarté et l'équilibre du français :

« Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement

Et les mots pour le dire arrivent aisément ».

Parcourant avec une curiosité voire une frénésie croissantes Le Fol de Khalil Gibran et la traduction que nous en propose Philippe, le regard tantôt accroché aux formules anglaises, tantôt arrêté sur le phrasé français, je bondissais de gauche à droite, puis de droite à gauche – de la source à la cible, et de celle-ci de nouveau vers celle-là.

L'œil exercé du traducteur lecteur ne cesse de partir à la recherche des maîtresses trouvailles. Le traducteur lecteur s'enivre en cueillant, de page en page, d'une ligne à l'autre, tel un insecte bourdonnant de feuille à fleur, l'équivalence évidente, la transformation réussie, l'audacieux déplacement sur l'axe syntagmatique ou sur l'axe paradigmatique. Et, dans son esprit, il compte les points et apprécie tel passage d'un verbe anglais à un nom commun français, tel adverbe anglais devenant proposition adverbiale – voire transformé en sujet en français. Et pourquoi pas ? soyons fous, après tout ! Maint traducteur, et je reconnais avoir pêché par là, finit par s'intéresser exclusivement à ces transformations sémantiques, par se donner en spectacle s'il traduit lui-même...

Rien de tout cela dans l'admirable traduction de Philippe : chaque mot est à sa place. Philippe, bien entendu, a ouvert tout grand les registres de la traduction littéraire. Il a lissé, transformé, déplacé, s'il le fallait, mots, segments et phrases. Il a dompté les eaux saccadées de la Wye sylvestre pour les rendre aptes au lit majestueux de la Seine. Du mixed border, on passe au jardin tracé au cordeau. Philippe a montré toute l'étendue de son art, glissant dans ces agencements français quelques indispensables touches anciennes, médiévales ou rabelaisiennes. Mais jamais il ne joue pour la galerie. Le traducteur s'est mis, tout entier, au service du texte.

Ce texte, il faut lui rendre hommage : par ses résonances bibliques, il suscite chez le lecteur des élans de sagesse, d'introspection, de méditation. Des esprits vétérotestamentaires planent au-dessus de ces pensées nées dans l'esprit d'un homme, Khalil Gibran, originaire de cette région qui a vu sourdre les trois monothéismes, et coulées dans des phrases simples en apparence. En apparence seulement, car chacune d'elles peut tendre un piège au traducteur. Philippe démontre, par le respect qu'il témoigne à l'auteur, que la maîtrise des langues anglaise et française, qui vibrent toutes deux à l'unisson en son cœur, lui a permis, mais je n'en doutais point, de se conformer à la loi universelle du traducteur, qui affirme : à cœur vaillant rien d'intraduisible.

Faut-il croire que tout est en place dès les jeunes années ? J'ai eu, voici un quart de siècle, le privilège de croiser Philippe sur mon chemin professionnel. L'ayant côtoyé durant une moitié de décennie, j'ai appris – avec lui et grâce à lui – toute une série de réflexes et d'interrogations multilingues qui forment la base de notre profession.

Les années ont passé. Nos chemins professionnels se sont séparés à l'aube de ce nouveau siècle qui, à présent, est le nôtre. Mais, en creux de ce livre qui se lit comme on apprécie l'exécution d'un quatre-mains au piano, j'entrevois le portrait invariable de Philippe. Et je me dis : naguère, il s'était déjà fait siens ces mots, ces phrases, ce style… sa voix.

Et ce qu'il conçoit bien, il l'énonce clairement

Et les mots pour le dire lui arrivent aisément.

Pierre MEERSSCHAERT, Anhée, juin 2018