
De notre première rencontre à l'Institut du monde arabe, lors d'un hommage rendu à mon illustre compatriote Khalil Gibran, à l'instant où j'écris ces quelques lignes, les circonstances ont vite tissé entre nous deux une amitié indéfectible. Complicité, fidélité et solidarité, trois mots qui caractérisent les échanges littéraires et éditoriaux qui nous unissent par-delà les pays, les distances, les années qui passent et les aléas de la vie.
Le désigner par le restrictif et réducteur « traducteur » ne saurait décrire complètement cet homme affable et polyvalent qui vous attire dès l'abord par sa grande taille et son amabilité, puis par la vastitude de ses connaissances littéraires et linguistiques et ses talents multiformes. Ici le pluriel est de rigueur. Jugez-en : amoureux des mots, lecteur boulimique, agent bancaire pour un temps puis traducteur trilingue chevronné introduit très tôt dans la société fascinante des écrivains, des linguistes et des chercheurs. Une passion dévorante qui le submerge et devient sa raison d’être… Que dis-je encore ? Un homme à multiples facettes.
Philippe est surtout un passionné de l'œuvre solaire de Khalil Gibran, à l'instar de Louis Aragon qui était fou des yeux iconiques d'Elsa. Une passion que mon ami nourrissait depuis son adolescence : plonger dans le monde gibranien et lui consacrer le plus clair de son temps, entrant dans son ermitage comme un bénédictin qui rejoint le couvent, pour de bon et pour la vie. Il va se découvrir une nouvelle vie parallèle. Rassurez-vous : sans négliger sa vie familiale ou renoncer à sa carrière professionnelle, ce touche-à-tout ne cesse de baliser son cheminement intellectuel et d'élargir son horizon éditorial. La curiosité de l'affamé n'a pas de limites. Jusqu'à plus soif.
Au vrai, sa boulimie intellectuelle est irrésistible. Le voici qui nous propose une troisième édition du Prophète, enrichie de vingt-quatre poèmes inédits, traduits et présentés, comme à son habitude, en regard des originaux anglais. Ce faisant, il met l'accent sur certains passages du Prophète, éclaire les nuances des poèmes et nous offre sa propre version. Autant dire une méticulosité que seul sait faire un amoureux du mot juste, un admirateur du beau, un dragueur de la nuance, un chercheur collectionneur de pépites, un fou de la tournure. Et lorsque le scrutateur avide et impénitent écrit ici-même (page 307) que dénicher et traduire ces poèmes inédits est pour lui une source de joie immense, nous pouvons le croire au mot. Le bûcheur infatigable est capable de chercher la perle même en Chine.
Il ne lui reste plus, pour le proche avenir, qu’à trouver un incipit accrocheur à l’ensemble de son œuvre. Si n'est pas Marcel Proust qui veut, Philippe a probablement trouvé les premiers mots dont il n'est pas peu fier : « Toute ma vie, je me suis promis de traduire l’œuvre complète de Khalil Gibran… » Au risque de me répéter, moi aussi je suis fier et heureux, encore une fois, d'introduire la présente version de cet ouvrage emblématique et de la porter sur les fonts baptismaux du temple de la littérature. J'invite les lecteurs francophones à partager ces moments de bonheur et de fraternité, en compagnie du génie libanais par le truchement de son défenseur attitré et pour servir cette cause culturelle universelle. S'il est douteux que l'on puisse réaliser heureusement un pareil chantier sans abnégation, passion et persévérance, gageons qu'à ce rythme effréné, son travail encyclopédique, une fois achevé et bien ficelé, ne tardera pas à trouver une place de choix dans La Pléiade, la prestigieuse collection de chez Gallimard. Ce jour-là, le rêve de jeunesse de Philippe Maryssael sera exaucé. Il est des bonheurs qu’il faut mériter. On ne les apprécie que davantage.
Abdallah Naaman, Neuilly-sur-Seine, mai 2026